jeudi 10 mars 2011

La récupération de la mémoire historique en Espagne.


Aujourd'hui où l'extrême droite est à l'ordre du jour, il faut rappeler et se rappeler que ces mouvements conservateurs sont les ennemis des classes populaires. L'histoire l'a montré.

Quelques réflexions sur le débat de la Récupération de la Mémoire Historique en Espagne. 


« Un passé qui ne passe pas. »
Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, 1990.

« Past is never dead. It's not even past. »
William Faulkner, Requiem For A Nun, 1951.

75 ans après le début de la Guerre Civile espagnole, 36 ans après la fin de la dictature franquiste, et avec un régime parlementaire qui est celui de la Constitution monarchique de 1978, il existe un problème politique et social non résolu, engendré par ces événements : l’existence de milliers de victimes de cette dictature, et leurs familles qui réclament leurs corps disparus ainsi qu’une réparation morale et juridique. Des victimes qui ont subi les prisons et les Camps de concentration, ou qui ont été assassinées et enterrées dans des milliers de fosses communes, sans qu’aucune reconnaissance sociale ou politique leur ait rendu justice. C’est même plus, ce sont les partis de la droite – héritiers de l’appareil d’Etat franquiste – et la complicité de la gauche parlementaire durant la Transition démocratique, qui se sont chargés de passer sous silence et d’oublier jusqu’à l’existence des victimes d’un régime tyrannique et terroriste, né d’un coup d’Etat devenu guerre civile de par la résistance populaire. Le mouvement de la Récupération de la Mémoire Historique est la lutte des parents et des victimes de la dictature pour la reconnaissance et la réparation juste de cette ignominie et survivre avec dignité à la bassesse de l’oubli. C’est la lutte organisée des victimes et de leurs parents, de leurs héritiers, de milliers de militants qui recherchent une vérité occultée pendant tant d’années.

L’échec de l’armée républicaine en 1939 face à l’armée fasciste du général Franco n’a pas supposé la fin de la cruauté d’une guerre civile. Si les hostilités belliqueuses des deux armées organisées se sont terminées, il n’en a pas été ainsi de la répression politique et sociale à laquelle ont été soumis les vaincus et tous ceux qui ont osé s’affronter d’une forme ou d’une autre au régime. Et surtout, la répression s’est acharnée sur les militants, persécutés jusqu’à l’extermination, des organisations tant politiques que syndicales, du mouvement ouvrier qui ont combattu au sein de l’armée républicaine. Ce qui a également supposé que toute la classe travailleuse a été soumise à la surveillance, la répression et l’exploitation des classes dominantes qui ont organisé le coup d’Etat du 18 juillet 1936.
Cependant, le processus politique de la Transition supposa la claudication des partis de gauche dans les possibles responsabilités de la dictature. La « réconciliation » entre les deux Espagne qui se sont battues s’est réalisée en tirant un rideau du silence sur les crimes de la dictature. Pour le Parti Communiste Espagnol et le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, le pacte avec les franquistes supposait le retour à la légalité et au jeu démocratique. Et il fallait en payer le prix. L’un des prix a été la Loi d’amnistie de 1977. Cette loi libérait les prisonniers politiques. Mais en réalité, cette loi supposait l’amnistie de tous les crimes de la dictature. Elle a été une véritable loi de point final. Pour la droite, n’importe quelle tentative d’expliquer la vérité de la dictature était une vengeance. Comme d’autres l’expliquaient, la violence et la répression a été la même dans les deux camps, pourquoi alors rouvrir des blessures ? Si cela était aussi simple, il ne devrait y avoir dans cette situation aucun frein à la recherche de la vérité. Alors, pourquoi a-t-on mis des obstacles aux enquêtes sur la répression franquiste ? Pourquoi a-t-on détruit des fichiers et archives sur ce sujet ? Pourquoi refuse-t-on ou empêche-t-on d’ouvrir les fosses communes où sont enterrés les fusillés ? Il est vrai qu’il y a eu de la répression des deux côtés, mais la répression de gauche a été réparée par les fascistes.

Durant ces dernières années, l’utilisation de la « mémoire historique » s’est généralisée comme concept pour expliquer la nécessité de se rappeler les faits passés qui ont supposé des souffrances à des secteurs de la population réprimés par le franquisme. Cela signifie aussi la société.
            «  La mémoire est un concept imprécis, bien que doté d’une grande force de sens et de valeurs. L’action de beaucoup d’incitatives menées à bien par ceux qui ont fait partie du mouvement social connu comme Récupération de la Mémoire doit être celle de la reconnaissance de faire le bilan et mettre à jour la connaissance qui implique le large domaine des sciences sociales) comme fondements d’une société qui présente un fort déficit moral et politique à propos de son passé immédiat (reconnaissance plutôt que gratitude envers ces personnes qui ont souffert en silence.) […] C’est pourquoi, dans une conception culturelle large, dans laquelle nous devons insérer notre intérêt pour la mémoire et pour faire d’elle un outil précieux pour les objectifs d’une action culturelle qui aie dans les valeurs de la mémoire un recours à l’identité et au développement social. » [1]

La reconstruction de ce passé a rempli les étals des librairies, des bibliothèques et a fait les unes des journaux et moyens de communication en général. Les études réalisées par l’historiographie la plus actuelle ont révélé des informations, apporté des chiffres, des hypothèses et des recherches qui ont été révélatrices de l’oppression d’un régime dictatorial qui a implanté la terreur dans ses premières années jusqu’à évoluer pour donner la monarchie parlementaire actuelle.
Mais en réalité, ce qui a fait avancer les recherches et l’historiographie a été le mouvement de base, les victimes, les parents qui ont obligé à modifier, avec leurs témoignages, ce qui avait été écrit. C’est même plus, beaucoup de recherches locales qui ont apporté de nouvelles données sont dues à ces témoignages.

La Récupération de la Mémoire historique en Espagne est une nécessité pour l’existence des Espagnols. On ne saurait vivre sans savoir ce qui s’est passé et pourquoi. On ne peut vivre sans mémoire. Et pour cela, il y a des milliers de personnes qui se battent pour déterrer la vérité. Cette vérité qui git cachée sous la terre de centaines de fosses, qui exige que l’on la découvre et qu’on l’étudie. C’est le seul moyen de connaître le nombre de victimes et de contester les décennies de propagande manipulatrice qui refusait l’évidence. Et il ne suffit pas de poser des monuments ou des plaques en souvenir, il est nécessaire de connaitre le nombre de fusillés et d’enterrés.

Historiquement, nous nous trouvons dans cette période historique avec une déroute des organisations ouvrières. Cette période, que recouvre les années de 1931 à 1939 se caractérise par le fait d’ouvrir une période révolutionnaire dans laquelle des paysans ouvriers de l’industrie et agricoles prennent en main la société dans les zones où le coup d’Etat n’avait pas triomphé. Cette défaite en finit avec la guerre civile et celle-ci suppose le sommet d’une crise sociale et politique où les travailleurs et leurs organisations ont mit en cause l’ordre social régnant à l’époque, dominé par les classes bourgeoises et l’Eglise. Dans cette époque d’espoir peut-être démesuré, la répression franquiste a supposé pour des milliers de personnes pour leurs parents et compagnons le silence, l’oubli, la dissimulation quand ce n’était pas la discrimination. L’expression des faits signifie une forme de thérapie pour ceux qui ont subi la répression. Parler de quelque chose qui les a traumatisés et qu’ils ont dû taire durant des années signifie aussi une forme de libération. Et tout ceci implique un processus éducatif et d’apprentissage : formatif car il écrit son récit et de connaissance puisqu’il suppose une confrontation dialectique parmi ses souvenirs, l’histoire écrite et la réalité se dépassant à travers le dialogue, l’expression orale et écrite et les conclusions collectives et individuelles qu’apporte le processus éducatif.

La guerre civile et l’après-guerre ont profondément marqué les générations espagnoles durant des décennies. C’est pour cela qu’historiquement et pour le futur, il est nécessaire de récupérer la mémoire cachée, et de la récupérer en entier : tant la vérité de la répression comme ses causes, les luttes et conflits de classe, les idées révolutionnaires. Parce qu’une révolution s’est en effet mise en marche, déclenchée par le coup d’Etat. Les gens se sont soulevés avec le peu d’armes qu’ils avaient et ont organisé la résistance. Et ce sont eux qui ont été assassinés.
Le franquisme suppose l’échec des travailleurs et de leurs organisations. Léon Trotsky a su voir de manière lucide les conséquences de la défaite pour le peuple espagnol. Il commentait en 1939 :
            « Pour les ouvriers et paysans espagnols la défaite n’est pas seulement un épisode militaire : elle constitue une terrible tragédie historique. Elle signifie la destruction de leurs organisations, de leur idéal historique, de leurs syndicats, de leur bonheur, de leurs espoirs qu’ils ont alimenté pendant des années, voire même des siècles. Un être humain doté de raison peut penser que celle classe peut reconstruire dans l’espace d’un, deux ou trois ans de nouvelles organisations, un nouvel esprit millitant et expulser Franco ? Je ne crois pas. Aujourd'hui l'Espagne est plus loin de la révolution que n'importe quel pays. »

Et il faut chercher les causes de cette défaite dans les conflits sociaux qui apparaissent à ce moment là et comme facteur déterminant, la lutte qu'on mené des hommes et leurs organisations pour s'opposer au fascisme et à l'ordre social qu'il représentait. Cette lutte se basait sur l'analyse et la compréhension de l'ordre social du moment et la tentative de le changer. Il y avait des idées révolutionnaires derrière ces hommes qui tentaient de transformer le monde. Il est nécessaire d'également de les récupérer. Comme l'a démontré l'histoire, la violence de classes se répète à chaque fois que la classe dominante a besoin de survivre. Dans l'Espagne de 1936, il y avait la bourgeoisie agraire et ses clercs, les banquiers, et l'oligarchie. Parce que derrière ceux qui répriment, il y a toujours ceux qui les financent.

Par conséquent, la récupération de la mémoire historique ne peut être partiale. L'étude, la recherche sur la répression est nécessaire. La restitution de la dignité aux familles également. La connaissance publique de ces événements encore plus.
Nous avons dit qu'il y eu une défaite. Chercher le pourquoi de cette défaite peut nous faire connaître les différentes responsabilités dans la direction des conflits sociaux qui apparaissent. Ce raisonnement vaut également pour les autres étapes historiques. Et cela nous servira pour sûr pour le futur, tirant les enseignements de cette extermination, qui a supposé une répression brutale et des dizaines d'années de silence.



[1]    « Que mi nombra no se pierda en la historia », consultado en http://www.todoslosnombres.org el 03.02.2010

lundi 7 mars 2011

Journée d’études du vendredi 25 mars 2011 : Corps, maison, pays : espaces de la construction de l’identité sexuée



 Université de Franche-Comté
U.F.R Sciences du Langage, de l’Homme et de la Société

Centre de Recherches Interdisciplinaires et Transculturelles (EA 3224)
32, rue Mégevand - 25030 Besançon Cedex - France
03 81 66 53 95 

http://crit.univ-fcomte.fr/


Organisée par l’équipe interne “Gender Studies” : représentations et constructions de l’identité sexuée dans les textes et productions de l’art, de la littérature et de la civilisation.
 

9h : Accueil au Grand Salon

9h15 : Margaret Gillespie et Jennifer Murray : présentation de l’axe et de la journée.

 
Modératrice : Nella Arambasin

9h30 : Christian Auer (Université de Strasbourg) : La mise en scène du corps en souffrance: les récits d’emprisonnement des suffragettes.

10h : Murielle Ruffier (Université de Franche-Comté, Montbéliard) : De Josephine Butler à Ellice Hopkins : Evolution de la représentation de la prostitution dans l’Angleterre victorienne (1870-1901).
 
10h30 : Pause café  
Modératrice : Margaret Gillespie

10h45 : Jean-Loup Korzilius (Université de Franche-Comté, Besançon) : Les femmes, les couleurs et leurs espaces dans l’oeuvre de Matisse.
 
11h15 : Zeenat Saleh (Université de Franche-Comté, Besançon) : Musellement et enfermement de la femme dans le cinéma indien : l’exemple de Water de Deepa Mehta.
 
12h : Déjeuner
Modératrice : Jennifer Murray

13h30 : Marie Mas (Université de Grenoble) : Du toit au moi : un poème-maison pour rentrer chez soi dans la poésie d'Elisabeth Bishop.
 
14h : Neli Koleva (Université de Rennes) : The Lodger/Lovers Move in: Domestic Arrangements and the Formation of Gender Identity in Nabokov’s Lolita.
 
14h30 : Pause café
 
Modératrice : Zeenat Saleh

14h45 : Pauline Carvalho (Université de Franche-Comté, Besançon) : Cubaines : de corps et d'esprit. Analyse de Cher Premier amour de Zoé Valdés.
 
15h15 : Richard Parisot (Université de Franche-Comté, Besançon) : Ces femmes « qui remuent leurs os » : construction identitaire dans des récits de voyageuses de culture allemande (XIXe-XXe siècles).

mardi 22 février 2011

Cours d'introduction à la théorie queer

Je donnerai deux cours d'introduction à la théorie queer dans le cadre du cours de Politique et Théorie du Genre de la Profª Rocío Medina, 3ème année de Licence de Droit et Sciences Politiques, Université Pablo de Olavide, Séville.

mercredi 23 février 2011, bâtiment 8, salle 2.
vendredi 25 février 2011, bâtiment 8, salle 3.


samedi 12 février 2011

Manuel Puig, un écrivain pop.

Deliciosas criaturas perfumadas,

quiero el beso de sus boquitas pintadas.

Frágiles muñecas

del olvido y del placer;

ríen su alegría,

como un cascabel.

 
“Rubias de New York”,

Alfredo Le Pera/Carlos Gardel, 1934.


Dans les fauteuils plus ou moins confortables des salles obscures de General Villegas (Argentine), le petit Manuel Puig découvrit, avec des étoiles dans les yeux, les étoiles des écrans, les stars d'Hollywood, Rita Hayworth, Lauren Bacall, Marilyn Monroe, Mae West, bien que peut-être avec plus d'attirance pour James Dean, Paul Newman ou Humphrey Bogart. Il se rêvait cow-boy, chevauchant dans les déserts, transperçant les écrans pour s'échapper de Villegas. 
Il comprit rapidement que le monde de la création artistique était un monde dans lequel tout est possible. La littérature n'est pas faite que de livres poussiéreux ou de prix Nobel : c'est la création de tous les jours, la possibilité permanente, la puissance de tout renouveler. C'est en cela que Manuel Puig rompit d'avec la littérature classique, canonique et pompeuse de l'Argentine de l'époque.



De la même façon que le faisait l’enfant Puig, les personnages du Plus beau tango du monde font l’expérience de leur propre médiocrité en s’affrontant à la réalité des feuilletons radiophoniques rythmant leurs vies qu'ils transposent dans une réalité parallèle pour échapper à la leur, cruelle. Ils sont, sans le savoir, des Emma Bovary en puissance : elle qui lit des romans de chevalerie et qui rêve de héros galants qui viendraient l'emmener. Elle compense de cette manière le manque de romantisme, celui que ne lui procure pas son mari Charles.
Mabel et Nené comparent leurs vies avec celles des personnages des feuilletons qu'elles suivent. Elles rêvent d'une vie meilleure. La musique apparait également comme une façon de s'échapper de la réalité : les tangos et boléros, chansons populaires argentines par excellence, offrent leur réconfort. Les personnages en chantent en faisant leurs tâches domestiques : « les boléros disent beaucoup de chosent vraies », disent-elles. Tout le monde se reconnaît en ces chansons. Elles parlent d'amour, de désir, de séparation, de mort, et ceux qui ont ces expériences-là ressentent ce dont elles parlent. Et ces filles vont jusqu'à imiter ce genre de production artistique jusqu'à produire celui qui lui correspond le plus.
Les personnages du Plus beau tango du monde vivent leur vie par procuration à travers la culture populaire à laquelle ils ont accès et à travers de personnages et de réalités fictifs. Ils se racontent à eux-mêmes leur propre vie, de la même manière que le lecteur doit se raconter lui-même l'histoire de ce roman, par un genre de représentation cinématographique mentale, du fait l'absence de passages narrés : cette narration se construit donc à travers de l'imagination du lecteur. Elle est en contact et en communication directe avec les personnages. Il doit relier chacun de ces éléments α-littéraires pour palier à cette non-narration : cette trame se construit au travers de ces éléments de la vie quotidienne juxtaposés : des articles, revues de mode, feuilletons, albums photos, etc. Ainsi Puig fait l'expérience de nouvelles formes de création littéraire en réhabilitant le genre mineur du feuilleton.

Les moyens de communication de masse sont doublement performatifs. D'une part parce qu'ils offrent un espace dans lequel l'expérimentation est possible jusqu'à l'infini. Et d'autre part, parce qu'ils montrent comment on doit se comporter. Ils exposent des modèles à suivre, et rien que par le fait de le faire, ceci implique un certain pouvoir sur le réel. Il s'agit de modèles de beauté, de conformité sociale. Quand Nené écrit au courrier du cœur de cette revue féminine pour demander des conseils sur sa situation amoureuse, la rédactrice lui impose la conception bourgeoise et hétéronormée du mariage : elle doit se marier avec l'homme qu'a choisi sa famille pour préserver l'harmonie et le bonheur de ses parents et pour préserver l'ordre social.

Le cinéma, les feuilletons écrits ou radiophoniques placent sous les projecteurs des couples parfaits, heureux, riches, blancs, capitalistes et hétérosexuels. En un seul mot : normés. On nous montre comment on doit aimer et qui. Comme dit Judith Butler : « les normes établissent ce qui sera intelligiblement humain ou non, ce qui sera considéré ou non comme réel. »
C'est bien de la pédagogie de vie que nous propose la culture de masse. Elle ne nous représente pas la réalité de la vie telle comme elle est, mais elle fonctionne comme une machine performative qui produit des modèles sociaux. On nous dit comment précisément l'on doit mener notre vie, dans quelles situation, avec qui, en quels lieux, etc. Les normes sociales imposent des règles de vies, des règles de comportement, mais ces modèles canoniques sont des parodies sans original, c'est-à-dire qu'ils se recréent chaque fois qu'ils sont mis en scène. Ils ne représentent rien vu qu'ils n'ont pas d'objets à représenter : ils sont eux-mêmes les objets à représenter et leur représentation. C'est un faire, « a doing », une pratique, ce n'est pas une éternité. Il fait ce qu'il dit. L'homme viril parodie ce qu'il admet comme étant la « virilité. » Il en va de même pour la féminité. Ce sont des lois non écrites que l'on se doit d'appliquer, mais qui ne correspondent en rien à la réalité. Il est à noter que les acteurs qui incarnent des personnages fictifs à l'écran font la parodie de la parodie de ces règles : il s'agit de personnages fictifs avec une vie fictive et une histoire fictive. Le film ne nous montre pas comment est la vie mais comment elle peut être ou encore comment elle doit être. Et ainsi, en suivant ces références, on applique ces modèles doublement faux, irréels, α-réels. Les exemples de conduite, de style de vie, de beauté féminine ou masculine n'ont aucune substance ou consistance parce qu'ils sont utopiques (ύ-τοπος, sans lieu). Mais celui qui ne correspond pas à ces normes se voit alors rejeté, exclu du groupe duquel il fait partie et qui s'appelle société parce qu'elles sont les garantes de l'ordre et de la stabilité sociale. Être marginal est un châtiment pire que la mort. C'est ce qui arrive à la Raba qui se retrouve seule et isolée pour avoir eu un enfant illégitime, hors du mariage, de la conception de la famille et de l'ordre social.

Dans son roman, Manuel Puig se réapproprie donc les codes de la culture populaire pour nous les remontrer tels qu'ils sont et pour nous en démontrer le vide. Focalisons-nous sur le cinquième épisode. Nous y voyons la relation entre le paratexte et le propre contenu du chapitre. Celui se base sur une chanson de Carlos Gardel, Rubias de New-York, et y dit que les femmes « rendent jalouses les étoiles », c'est-à-dire qu'elles sont plus jolies que des astres célestes ou que les stars hollywoodiennes et d'elles et de leur représentation dans la culture populaire provient la volonté de la Raba de devenir actrice pour leur ressembler. « Je ne sais vivre sans elles » : l'auteur exprime son désir et le fait qu'il ne les possède pas et qu'il rêve d'elles. Nous faisons alors face au désir de base à des femmes qui sont des femmes de consommation à l'intérieur même du mythe hollywoodien, avec tout ce que cela suppose d'argent et d'alcool. Il s'agit du rêve américain populaire transmis par le cinéma : les femmes fatales des films noirs ou de comédies légères. Et l'auteur veut de ces femmes « le baiser leurs petites bouches maquillées. » Par ces bouches, on retrouve le titre original de ce roman : Boquitas pintadas, mais nous retrouvons aussi un des centres d'attention du désir masculin et la référence au fait que les femmes se maquillent pour plaire et séduire et entrer donc dans le jeu de la féminité obligatoire comme fondement de la beauté. Puig nous montre des femmes à la fois coupables et victimes de cette vision de la culture de masse. 
Ce chapitre nous présente les destins croisés de trois des personnages principaux. Apparaît ici un des traits caractéristiques du style de Puig : le monologue intérieur, surement inspiré du Stream of consciousness d'un James Joyce ou de la Beat generation d'un Jack Kerouac. Nous retrouvons la volonté de rompre avec les règles canoniques de la littérature et avec l'ordre social d'une société encore victorienne. Avec le monologue intérieur, Puig laisse libre cours aux pensées de ses personnages, sans véritable inquiétude pour le style (ce qui de fait est un style), pour avoir un enchainement d'idées qui correspond au désordre de la pensée et ainsi obtenir la correspondance du temps des écritures avec celui de la narration. Ici, en plus de suivre la journée des personnages et ce qu'ils font en détail, bien que ce qui importe le plus ce ne sont pas leurs actes car ils ne font rien de significatif, nous suivons leurs pensées. Le passage le plus représentatif de ce que nous venons de dire est celui des fantasmes sexuels de Pancho. Il quitte l'atelier où il est maçon et se met soudain à penser à des femmes comme il aime qu'elles soient, et ensuite à celles de la Criolla, le bordel où il a l'habitude d'aller quand il reçoit son salaire, il pense à l'apparence du pubis de ces filles, et s'imagine ensuite Nélida nue, alanguie sur un lit, ou en sous vêtements. Il s'imagine des femmes « propres », caractéristiques du fantasme sexuel, mais qui sont fondamentalement différentes de celles qu'il fréquente : elles font partie de leur classe sociale, elles travaillent, transpirent et sont peu éduquées. Il fantasme exactement sur les modèles hérigés comme canons de beauté que-l'on-doit-désirer-sexuellement.

Les différentes instances de socialisation font peser sur la société le poids de la répression, de l'interdit, ce qui fait que se développe la peur de la transgression. On peut mettre en valeur quatre agents de répression, selon Ida Reutemann. Tout d'abord, la société elle-même, par l'éducation, la famille qui en transmettent les valeurs fondamentales dès notre naissance. Ensuite, la religion qui dégage la peur du péché et qui contrôle les conduites. Encore, les rétrocontrôles des propres membres d'une communauté sur les autres. Il est à noter que Coronel Vallejos, village fictif mais parodique de General Villegas, est un petit village de province dans lequel tout le monde se connait ; y avoir un vie privée est donc impossible. Et pour finir, l'autocontrôle que chacun a sur soi, qui provient de la peur de la punition.

Donc, le désir hors des cadres normatifs de la société provoquent un sentiment répressif de culpabilité et empêche les personnages de vivre le sexe comme ils l'aspirent. On se doit de suivre des rôles sociaux auxquels nous sommes astreint sous peine d'exclusion par la haine (et la peur) du non conforme.

Dans le neuvième épisode, on voit bien la préoccupation pour les apparences et pour le jugement des autres. Dans l'espace de son journal intime ou plutôt e la transcription de ses pensées, Pancho partage avec nous son plus grand désir, celui de pouvoir enfin porter son uniforme et se promener fièrement dans les rues pour que les gens le voient, et sa plus grande crainte, que la Raba révèle qu'il est le père de son enfant : la réputation d'avoir un fils illégitime lui serait fatal. Dans la lettre qu'écrit Nené à Mabel, elle lui raconte qu'elle ne voulait pas que son mari la voie sans maquillage, et lui décrit dont elle a bénéficié durant sa lune de miel et toutes les commodités que dispose son foyer. Mais elle ne parle pas à Mabel de ses sentiments. Elle n'est pas heureuse avec Cecil, mais elle n'a pas le droit de le dire. Elle n'est pas heureuse, mais elle possède et le montre. Elle montre comme ils sont devenus un couple complètement petit bourgeois.

Nous avons dit plus haut que par l'absence de narration, le lecteur avoir un contact direct avec les personnages. On peut à partir de ceci y construire un parallèle avec l'auteur. L'absence de narration implique donc l'absence de narrateur. L'écrivain – scriptor – s'affronte donc directement aux personnages sans passer par le stade de narrateur. Nous avons donc affaire non pas au style de Manuel Puig mais à celui des personnages. A donc lieu un véritable processus de transformation de l'auteur en ses personnages. Et comme la majorité d'entre elles sont des femmes, on peut donc dire qu'il s'agit ici d'une transsexualité performative car non effective et qui doit se réactualiser à chaque fois qu'il incarne un personnage féminin.

Au sein même de la société, on rejette, on hait l'homosexuel parce qu'il devient femme et trahit ainsi sa propre catégorie d'homme qui est à la tête du pouvoir social à travers du biopouvoir de la testostérone. La transgression de genre (pas forcément réelle mais que la société nous faire croire) que suppose l'homosexualité, Manuel Puig la réalise à travers cette narration, c'est-à-dire qu'il parle par Nélida, Mabel et la Raba. Il se plonge dans l'esprit de ces femmes en écrivant des monologues intérieurs, les pensées et opinions, et en exprimant leur points de vue et leurs inquiétudes.
On peut même dire qu'en suivant ce processus, Manuel Puig devient un homme, mais un homme hétéronormé, un homme viril en se mettant dans la peau de Juan-Carlos et de Pancho. Avec ces transformations, l'auteur critique l'impératif de conformité à la norme et le fait que les femmes sont les plus sacrifiées sur l'autel des conventions sociales. Elles sont obligées de suivre les règles imposées et d'accomplir ce qui est socialement prévu.

Manuel Puig, avec Le plus beau tango du monde, a mené à bien une vraie révolution dans la littérature. Il a compris que la construction des rôles sociaux et a fortiori des genres passent par une fabrication sociale. La difficulté de transgresser les lois des comportements normatifs fait que l'individu va adopter un comportement normé. De cette façon, la société reste conformiste et immobile. La transgression des rôles et des genres sexuels peut être une arme pour le changement et pour lutter contre l'intolérance, tout en sachant que c'est par la révolution sociale que s'accomplira la révolution sexuelle. L'auteur transgresse les genres avec un roman contextualisé dans un univers machiste provincial des années 30, ce qui était en plus d'une rupture formelle du livre, une provocation et une volonté de rompre avec l'hétéronormativité des années 60. Par le fait de comprendre l'absence de lien entre sexe et genre et que le genre de chacun correspond à une identité particulière, Manuel Puig est devenu un genre de pré-queer.
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samedi 20 novembre 2010

Transexualisme et transgendérisme

Simone de Beauvoir a dit "on ne nait pas femme, on le devient." C'est le produit d'une société qui élabore ce produit intermédiaire entre l'homme et le castrat qu'on a l'habitude de qualifier de féminin.
Avec l'arrivée de la puberté, des règles, la jeune fille devient un objet de transformation ("la métamorphose de la chenille", de Beauvoir). La fille devient femme dans un processus de dégénération, de déformation du corps que les forces politiques décrivent encore comme naturelles. Cette fille-femme présent dans ces changements une finalité qui l'arrache à elle-même : elle est projetée dans un cycle vital qui déborde de sa propre existence, en s'enchaînant à l'homme, au fils et enfin à la tombe. On nous force donc, en nos corps et esprit, à correspondre à cette idée naturelle qui a été établie a priori pour nous. D'où l'idée de dire que le genre est une construction politique.

On ne nait pas femme, on le devient... Ou pas.   Dès la fin du XIXs apparaissent les premiers ateliers Drag King, dont Beatriz Preciado nous parle dans son Testo Junkie.  Dans ces ateliers, qu'une bio-femme se colle ses propres poils sur le visage permet la possibilité d'un autre monde. Il s'agit de jouer avec le genre, jouer à être un homme, ou être une femme, ou les deux. Mettre son bassin en avant, en changeant le centre de gravité du corps, produit un effet d'un réalisme maximum. Ce n'est pas une représentation théâtrale, mais une participation à la culture Queer, Drag King, une culture de résistence à la normalisation du genre organisée autour d'un ensemble de micropolitiques confrontées à l'hétérocentrisme.

L'objectif de ces ateliers n'est pas de "faire sortir l'homme qui est en chacune" ou "d'être l'homme qu'on a toujours voulu être", mais c'est faire l'expérience de comment corporellement la mascunilité est le produit d'un ensemble de codes culturels performatifs apréhendés ou incorporés à travers de ce que Judith Bulter appelle "la répétition coercitive". Ces éléments peuvent être réapropriés et mis en pratique par n'importe quel corps, indépendament de son sexe anatomique. Par conséquent, refuser d'être politiquement une femme ne signifie pas pour autant vouloir être un homme. Il ne s'agit pas d'une transexualité physique mais d'une conduite sociale de résistence à l'identité sexuelle normative et normée. On considère alors l'atelier Drag King comme une sorte de thérapie politique qui au lieu de faire comprendre la dissidence de genre comme une pathologie psychologique, entend la normalisation hétérosexuelle et biologique comme des pathologies politiques qui de plus ne représentent pas le réel. 

On peut donc dire que les ateliers Drag King sont un instrument d'hyperidentification de la personnalité jusqu'au point d'exprimer un lapidaire : "moi, je n'ai pas de vagin."
Il faut comprendre cette expression du point de vue constructiviste et post-féministe du genre. On ne parle pas du vagin biologique, mais d'un vagin politiquement conçu comme étant le réceptacle d'un pénis hétérosexuel, et non d'un godemiché. A partir du moment où le vagin cesse d'être territorialisé par l'organe sexuel masculin, il perd sa finalité d'organe sexuel hétérosexuel et donc, sa raison d'être. Il n'est plus. Il n'existe plus.
Ainsi, en se situant hors des régimes de l'hétérosexualité, le corps hétéro se déconstruit. Le corps lesbien, sans le besoin d'être opéré, comme exemple de transversal au genre, transforme la sensibilité sexuelle quand les organes se restructurent dans une nouvelle production de sentiments et de plaisirs.